Prix Région Sud Art : Louise Belin
Elle bave, l’image, sur le canapé. Elle déborde, se compresse, se brouille, s’abîme à force d’avoir trop circulé. Chez Louise Belin, rien n’est très net bien longtemps. Depuis plusieurs années, l’artiste travaille à partir de vidéos de dormeur·euses filmé·es en livestream : des corps en veille, captés dans cette temporalité suspendue. De cette idée en apparence anodine, ses peintures sur bois étirées surgissent de ce seuil trouble où la capture d’écran devient une trace altérée, un résidu de flux. Quelque chose qu’on reconnaît sans parvenir à l’identifier complètement. C’est cet état intermédiaire qui l’intéresse : ce moment où une silhouette obscure commence à se défaire, où elle cesse d’être pure information pour devenir matière et bruit.
Louise part souvent d’images vernaculaires, issues d’Internet : caméras de surveillance, webcams météorologiques, applications de self-tracking ou interfaces de maintenance. Des représentations produites sans intention esthétique, pensées pour surveiller, mesurer, optimiser ou corriger. Contre leur usage premier, elle les compile et les fait traîner. Non pour les sauver, pas pour s’en moquer, mais pour les éprouver. Les reprendre en peinture, comme on rejouerait les mêmes séquences d’une série, nécessite de les soumettre à une autre logique, celle de la répétition et de l’usure. Une manière de s’immiscer dans des régimes visuels incontrôlables qui nous devancent déjà.
Sa peinture parle de cette grande fatigue contemporaine. Une fatigue diffuse, presque sans objet, produite par la veille continue de nos dispositifs et l’exigence permanente de disponibilité qu’ils imposent. Jonathan Crary l’avait bien montré dans son ouvrage 24/7 : le sommeil lui-même est considéré comme une anomalie dans le capitalisme tardif, l’un des derniers seuils improductifs à absorber. Louise revient fréquemment à cet endroit. Dormir, attendre, ralentir, reproduire. Ses protocoles autour du repos ou de la surveillance déplacent la question : comment représenter ce qui échappe justement à une lecture claire ? Comment peindre l’attente, ou cette brume qui accompagne notre rapport aux écrans ?
Ses peintures, ses reliefs, ses veilleuses ou ses livres fonctionnent comme des hypothèses, qui insistent mais se dégradent. Les frises qu’elle compose ressemblent parfois à des séquences, mais sans récit. Seulement des variations, avec des différences quasi imperceptibles : elles bousculent les échelles, éblouissent les sources, rendent incertain ce que l’on regarde. Les ouvrages prolongent cette recherche en gravant des fragments numériques déjà obsolètes, où les dérèglements du sommeil viennent raturer les promesses de continuité technique. Chez elle, la technologie n’est jamais rejetée : elle fascine, elle attire. Mais cette fascination passe par l’épreuve, il faut la pousser jusqu’à ses angles morts.
Face à un imaginaire numérique fondé sur la clarté, la vitesse et la performance, Louise choisit donc le flou. Le bruit de fond. Les images pauvres. Celles que l’algorithme nous fait voir sans qu’on les observe vraiment. Son travail s’installe dans une zone basse de l’attention, où les corps scrutés sont épuisés autant qu’ils nous épuisent. Ses peintures produisent leurs propres formes au milieu d’un flux standardisé, un monde qui n’autorise pas la pause, non par résistance binaire, mais pour s’y attarder suffisamment afin d’en percevoir enfin la texture. Avant d’aller dormir.
Pierre-Antoine Lalande
Bio
Louise Belin (née en 1998 à Mantes-la-Jolie) vit et travaille à Paris. Diplômée de l’ESADHaR Rouen et des Beaux-Arts de Marseille, son travail a notamment été présenté au Musée des Arts et Métiers (Paris), au Musée d’Art contemporain des Sables d’Olonne, à la Grande Halle de la Villette (Paris) et à la galerie Eric Mouchet (Bruxelles).
Elle développe une pratique de la peinture et de l’installation à partir d’images pauvres, issues notamment de caméras de surveillance, de livestreams, de webcams météorologiques ou encore d’outils de self-tracking, inscrits dans des logiques de veille 24/7. Elle les reprend, les ralentit, les fait passer par le temps long du geste pictural.
Ce ralentissement fait apparaître des zones d’opacité, de flou et d’obsolescence, au sein d’outils qui promettent pourtant contrôle, clarté et optimisation. Ses peintures et reliefs composent ainsi une forme de bruit de fond à partir duquel elle cherche à traduire plastiquement la fatigue des images, des dispositifs et du regard qui les traverse.