Prix Région Sud Art : Marine Pistien
À quelle distance un corps cesse-t-il d’être reconnaissable ? Les images de Marine Pistien avancent jusqu’à cette limite. Dans un gros plan trop rapproché. Dans un fragment de peau devenu presque paysage. Dans un cliché flou qui hésite. Très vite, on ne sait plus exactement ce que l’on voit. Un bras, une nuque, un souffle, une ombre ? Ses photographies installent cette incertitude, non pour faire disparaître leur sujet, mais pour suspendre les réflexes qui permettent de l’identifier d’un seul coup d’œil.
Le cadrage devient alors un outil de révélation. Isoler un détail, modifier son échelle, le répéter : ces gestes suffisent à transformer notre manière de voir. Le gros plan ne se contente pas d’agrandir, il en change la nature. Dans sa vidéo Pulsations, la peau peut prendre l’ampleur d’un panorama, sa surface celle d’un relief. Peu à peu, la photo cesse d’être un document pour devenir un espace d’observation, où le temps semble ralentir et où l’attention se réorganise.
En la voyant travailler, on comprend vite qu’une image n’est jamais une évidence. Marine essaie énormément. Elle change un format, revient au précédent, imprime sur un autre papier, décadre, recommence, agrandit, réduit, déplace de quelques centimètres. Les solutions arrivent rarement d’un seul geste. Elles émergent d’une succession de tentatives, comme si chaque œuvre devait d’abord épuiser plusieurs possibilités avant de trouver sa forme définitive.
Susan Sontag voyait dans la photographie une pratique qui instaure souvent un rapport de distance, parfois voyeuriste, à ce qui est regardé. Les œuvres de Marine produisent presque l’effet inverse. À force de resserrer le champ de vision, elles rendent la présence plus dense. Le fragment ne réduit pas le corps à une partie de lui-même. L’œil hésite, revient, accepte de ne pas comprendre sans délai. Cette légère perte de repères ouvre un horizon inhabituel, où la perception demeure en équilibre.
Cette expérience se prolonge dans ses installations. Les « images-cabanes », comme Marine aime les appeler, ne présentent pas simplement des prises de vue : elles composent des situations. Petits et grands formats, vidéos, objets, séries ou archives latentes construisent un environnement où l’on circule autant avec son corps qu’avec son attention. L’espace d’exposition trace un refuge provisoire, mais aussi un lieu de passage, où intérieur et extérieur, protection et vulnérabilité coexistent.
« Tout mouvement est survie », écrit-elle. Cette phrase traverse silencieusement l’ensemble de son travail, qui ne cherche pas à produire un choc visuel. Il demande plutôt une autre qualité de visite face à ce qu’elle nomme Le poids des images. Plus le temps passé devant elles s’allonge, plus ces mêmes tirages gagnent en épaisseur. L’empathie n’y naît pas d’une reconnaissance immédiate, mais d’une disponibilité. Avant de savoir exactement ce que l’on aperçoit, il faut accepter de rester un peu plus longtemps auprès des œuvres. C’est peut-être là que commence la rencontre avec l’autre.
Pierre-Antoine Lalande
Bio
Marine Pistien est artiste visuelle, diplômée de l’École nationale supérieure de la photographie d’Arles (2021). Elle vit et travaille à Marseille.
Elle développe une pratique de l’image et de l’installation où le mouvement apparaît comme condition de survie, et le corps comme point d’ancrage et de résistance. Ses travaux explorent les états de bascule, de vertige et de trouble, dans des espaces où l’image se forme entre immobilité et mouvement.
Ses installations immersives, qu’elle nomme « images-cabanes », proposent des espaces de suspension et de respiration, et interrogent les manières d’habiter un monde fragile, entre intérieur et extérieur, réel et imaginaire.
Son travail a été présenté notamment à la galerie Immix à Paris, ainsi que dans plusieurs expositions collectives à Arles et Marseille. Elle a réalisé des résidences de création, notamment au Couvent à Marseille, et des résidences de création et de transmission dans le cadre de dispositifs tels que Rouvrir le monde et Création en cours. Elle développe également des projets pédagogiques et collaboratifs.
En 2025, elle est lauréate de la Biennale de l’image tangible et expose à l’Espace Niemeyer à Paris.