Prix Région Sud Art : Maïssane Alibrahimi
La première fois que j’ai vu le travail de Maïssane Alibrahimi, j’ai eu l’impression d’arriver trop tard. Comme si la scène avait déjà eu lieu, ou se poursuivait ailleurs, hors de ma portée. Comme si une caméra, quelque part, tournait toujours, avec cette sensation étrange de découvrir un plateau encore chargé d’action, alors même que tout semble immobile. Une table est dressée, des assiettes sont disposées, un coussin porte des alliances, des tissus tombent au sol. Rien ne bouge, et pourtant l’espace conserve la trace d’un mouvement récent. Les corps n’apparaissent jamais, mais persistent partout, par empreintes et par usages.
Ses œuvres commencent bien avant leur fabrication et prennent racine dans des matériaux dont l’histoire les précède. Le sucre, la porcelaine, le henné, les perles, les pétales : aucun de ces éléments n’arrive vierge, tous portent déjà une généalogie. Le sucre, surtout, irrigue sa pratique comme une matière ambivalente. On oublie souvent que le Maroc fut, dès le neuvième siècle, un centre majeur de production sucrière. Chez Maïssane, cet aliment incarne une archive matérielle et compacte, synonyme à la fois de douceur, d’extraction et d’offrande. Il est ce qui nourrit autant que ce qui organise, ce qui lie autant que ce qui contrôle. À l’image de cette perfusion murale qui, faussement bienveillante, nous soigne mais nous attache.
Cette ambiguïté se retrouve dans plusieurs de ses sculptures. Avec Break the Sweet Sugar, les carrés de sucre érigent des architectures fragiles, dressées, tenues par une accumulation d’ornements oscillant entre la parure et la blessure. Son geste est précis mais ne cherche pas la perfection : il laisse coexister les formes sans les figer, construit en gardant la possibilité de la chute. Des palimpsestes où une couche recouvre l’autre sans l’effacer. Cette logique apparaît surtout dans Sommaire de Taous Imari : les assiettes, brisées puis réparées à la poudre d’or, convoquent le kintsugi japonais, mais la réparation n’a rien de pacifié. La fissure reste centrale et elle raconte la violence du geste autant que la possibilité de synthèse. L’artiste y croise des traditions céramiques différentes (également chinoises ou marocaines) comme on juxtapose des récits incompatibles, aboutissant à un résultat paradoxalement harmonieux et vivant. La table de Mahr fonctionne de la même façon : scène de mariage, agencement rituel, presque théâtre domestique. Mais ce théâtre est désert. Hanté.
À rebours d’une époque saturée d’expériences dites immersives, où tant d’artistes semblent vouloir produire une relation immédiate, programmée, avec le spectateur, Maïssane en prend le contre-pied. Rien ne cherche à activer quoi que ce soit dans l’instant, tout paraît suspendu. Et c’est précisément là que le mouvement commence : après. Dans le regard, dans la reconstitution mentale d’une séquence, dans l’effort de relier les signes. Faire du décor un lieu de tension habité par son propre abandon, un acteur à part entière, qui ne cadre plus l’action mais en devient le dernier dépositaire, composé d’objets et de motifs que l’histoire de l’art a longtemps relégués du côté de l’ornement. Là où celui-ci est régulièrement associé au féminin, au domestique ou au décoratif, il est ici replacé au centre comme un langage politique. Ses œuvres fabriquent ainsi des moments où désir, transmission, contrôle et mémoire coexistent sans jamais se résoudre. À la manière de certains films, ses installations avancent par indices, nous laissant le soin de poursuivre le récit.
Pierre-Antoine Lalande
Bio
Maïssane Alibrahimi est une artiste franco-marocaine dont la pratique interroge les rapports de pouvoir, les structures patriarcales et les récits et constructions de la féminité à travers une perspective féministe et décoloniale.
Elle explore les tensions entre douceur et résistance, tradition et subversion, en mobilisant des matériaux symboliques et domestiques qu’elle transforme en structures fragiles, ornementées et évolutives, à la croisée de la sculpture, de l’installation et de la performance machinique. Puisant dans l’intimité du foyer, elle en extrait gestes, usages et micro-rituels. Son travail s’appuie sur les latences des objets, des codes cérémoniaux et des images domestiques, explorant la façon dont le corps inscrit sa présence dans le temps et l’espace. En activant ces formes ordinaires, elle met au jour des fragments et totems du quotidien dont la banalité masque la charge symbolique.
Fondées sur l’assemblage, l’empilement et l’éphémère, elle développe une esthétique du déséquilibre et de la transformation. Ses gestes, à la fois méditatifs et transgressifs, déconstruisent les formes normées pour révéler la violence latente inscrite dans les structures économiques, sociales, familiales et spirituelles.
Sensible aux transmissions culturelles et aux héritages contradictoires, elle détourne les codes de l’ornementation, des symboles traditionnels et des rites pour les reconfigurer comme des espaces critiques, des stratégies d’émancipation, de déplacement et de réappropriation.
Diplômée de la Villa Arson (Nice), et d’un MBA international en Art à l’IESA (Paris) elle vit et travaille entre Paris et Rabat. En 2024, elle est sélectionnée pour le programme Arab Artists Now – Feminist Legacies porté par K-oh-llective et Lina Ramadan. En 2025, elle reçoit le Prix du Public au Prix Icart Artistik Rezo et le Prix du Jury du Prix Dauphine pour l’Art Contemporain, aux côtés de la curatrice Juliette Hage.
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