2025

Showroom Design : Cloé Berthon

Cloé Berthon — RAEIRO, traversée chromatique

Le travail de Cloé Berthon navigue entre lumière, couleur et langage. Avec RAEIRO, projet de design graphique qui se matérialise en une installation déployée dans l’espace, elle réalise une œuvre délicate où la couleur devient mémoire, la typographie devient filtre et l’installation un seuil sensible entre deux géographies : Paris et Marseille.

 

Partie d’un manque — celui du sud, de la lumière chaude qui enveloppe les pierres et traverse les paupières — RAEIRO tente de rapprocher les pôles. Cloé Berthon capture la lumière non comme phénomène physique, mais comme phénomène affectif : ce que la lumière provoque, ce qu’elle révèle de nous, ce qu’elle retient dans sa couleur. Le processus débute dans la captation chromatique de la luminosité des deux lieux, tous les jours à midi, la lumière bleue, froide et crue de Paris, et la lumière orangée, chaude et écrasante de Marseille. De cette captation se déploie le langage, la traduction, le nuancier qui qualifient ce que l’œil observe tantôt dans un lieu, tantôt dans l’autre. Ce nuancier sera le référentiel chromatique de la recherche de Cloé Berthon.

 

Un volume de monotypes donne à voir un itinéraire : celui d’une traversée en train entre Paris et Marseille, comme perçue depuis la vitre. Le paysage y devient abstraction douce déformée par la vitesse, un glitch digital, une erreur de mise au point. Les couleurs du nord et les couleurs du sud glissent et se croisent au fil des pages, comme l’on glisse d’une gare à l’autre. Ce que l’on voit n’est plus le réel, mais sa persistance rétinienne, son empreinte intérieure.

 

Les mots, quant à eux, s’impriment sur une page, se lisent en suspension, infusent l’air d’un pigment blanc presque immatériel. La typographie agit comme voile, la lumière est filtrée et l’ombre des mots raconte. Imprimés en sérigraphie sur papier calque, ces gris typographiques deviennent des zones de transparence narrative où le texte se lit et se traverse. C’est d’ailleurs aussi par le blanc que Cloé Berthon nous suggère sa présence passée en ces lieux, par les traces évanescentes d’un corps absent laissées ici sous le soleil de plomb.

 

L’encre même est mémoire du territoire. Dans son approche holistique, Cloé Berthon cherche l’origine pigmentaire du paysage. Elle produit ainsi une encre de sérigraphie à partir de pierre de Vitrolles, marbre rose, concassée, broyée en pigment, évoquant à la fois la poussière des sentiers méditerranéens et la lumière rasante des fins de journée. Paradoxalement, c’est en Grès de Paris que les céramiques prolongent la matérialité chromatique du paysage.

 

L’ensemble de l’installation est à la fois une évocation des paysages provençaux, les reliefs des collines, le linge suspendu séchant aux fenêtres ; et à la fois une reconstitution d’un atelier d’imprimerie ou de reliure où chaque page de l’ouvrage en cours de production se trouve suspendue en attente d’être assemblée en un volume. Tout est relié : récit, typographie, couleur, matière, lumière.

 

RAEIRO est une œuvre de l’entre-deux : entre villes, entre nuances, entre langages. Cloé Berthon y articule une pensée du design graphique qui, au-delà d’organiser des signes et leur lecture, explore leur capacité à incarner une mémoire sensible et à composer une atmosphère. C’est un design qui touche au perceptif, au poétique.

 

Texte par Camille Lamy

 

 

 

Cloé Berthon, vue de stand du Showroom Design, Art-o-rama 2025

© Margot Montigny