2025

Art Showroom: Léon Nullans

Léon Nullans

« En face de l’œuvre d’art aussi il faut agir. L’attention qu’on porte à l’œuvre d’art, c’est une action. Si je ne compose pas avec mes moyens, modestement, les vêpres de la Beata Virgine en même temps que je l’écoute, je ne fais rien, je n’entends rien, et si je n’écris pas Les Frères Karamazov en même temps que je les lis, je ne fais rien. »

— Jean Genet.

 

Un entretien presque imaginaire entre Karen Kilimnik et Yasmine d’O. à propos de Léon Nullans.

 

YdO : Chère Karen, laissez-moi d’abord vous dire combien je vous suis reconnaissante d’avoir accepté de venir spécialement ici à Berlin pour parler avec moi de votre travail et de celui de Léon Nullans.

 

KK : Plaisir partagé, Yasmine. Je suis ravie de pouvoir bavarder avec vous, de surcroît dans cette étrange ville qui a gardé ce petit côté « spooky » que j’affectionne tant.

 

YdO : Je dois également remercier Léon, qui m’a permis de me plonger dans votre œuvre remarquable. J’avoue que je la connaissais mal. Mais Karen, connaissez-vous Léon ?

 

KK : Je ne crois pas l’avoir jamais rencontré. Qui est-ce ?

 

YdO : Un « jeune artiste français fraîchement sorti de l’école». Lui vous connaît très bien, enfin… il connaît très bien votre œuvre. Savez-vous qu’il vient de présenter un ensemble de travaux, à l’occasion de son diplôme, entièrement inspiré de votre pratique ?

 

KK : Vous me flattez, mais encore ?

 

YdO : Il dit : « Kilimnik est aujourd’hui centrale dans mon travail et devient traitée non plus comme un nom propre ou une simple référence, mais comme un indice direct questionnant la notion d’esthétique dans mes recherches.»

 

KK : C’est un peu abstrait… si vous me permettez…

 

YdO : Eh bien, il y avait une installation très «scatter art» sur socle gris, de vastes muraux faits à l’aquarelle que vous n’auriez sans doute pas reniés, quelques photographies. L’ensemble était parsemé de nids. Tout converge vers votre pratique et pourtant…

 

KK : Il y a presque ce côté jeu enfantin du «on dirait que je serais… Karen Kilimnik».

 

YdO : (rires) Oui, vous voulez dire un de ces jeux d’imitation qui permettent à l’enfant de se construire en se glissant dans d’autres imaginaires ?

 

KK : Voilà, c’est comme si Léon endossait un costume. Il y a aussi quelque chose de l’ordre du décor dans ce que vous me décrivez… Mon œuvre serait-elle devenue un décor ?

 

YdO : Vous avez raison, il embrasse peut-être un rôle dont vous et votre œuvre seriez le costume. Ce n’est finalement pas si éloigné de ces personnages de femmes que vous avez peints à de si nombreuses reprises. Ces alter ego aux multiples personnalités que vous mettez en scène dans des lieux et des époques différents, et par lesquels vous exprimez quelque chose de vous. Des héritages empruntés, par lesquels vous vous définissez.

 

KK : Peut-être suis-je devenue un alter ego ? (rires) Oui… c’est ce que vous appelez en français «l’ironie du sort». Vous me direz que je l’ai bien cherché, n’est-ce pas ? Peut-être n’est-ce qu’un début, peut-être ne suis-je pour Léon que le premier maillon d’une longue chaîne d’artistes/alter ego à venir.

 

YdO : Outre le désir légitime de s’inscrire dans une histoire donnée, une communauté donnée, ne trouvez-vous pas qu’il y a, dans cette façon de se révéler à travers l’autre, une forme de pudeur qui vient occulter les sentiments profonds de l’artiste et pose cette éternelle question de la sincérité ? Ça me fait penser à cette scène merveilleuse de Stalker d’Andreï Tarkovski, quand les personnages, arrivant à la chambre des vœux – but ultime de leur quête – comprennent que la chambre n’exaucera que leurs désirs les plus profonds et cachés. Alors nul n’ose franchir le seuil, de peur de ce qu’ils vont découvrir d’eux-mêmes…

 

KK : …Oui, pour tout artiste, une œuvre est un peu comme cette chambre – tous les vœux sont permis – mais elle révèle beaucoup de ce qui est caché en nous, de nos obsessions. Il faut pourtant prendre le risque de faire œuvre… il faut exposer au risque de faire œuvre. (rires) Peut-être que cette stratégie permet également d’échapper à notre ami l’ego, moteur nécessaire de nos actions mais parfois si encombrant, voire entravant ? Et qu’a décidé Léon pour cette présentation que vous préparez pour le Showroom d’Art-o-rama ?

 

YdO : Eh bien, vous allez être surprise, mais il récidive et cette fois il veut se concentrer sur la production d’une série de nids. Des nids à votre manière, bien sûr, qu’il a décidé de fabriquer avec sa tante.

 

KK : Si j’osais, l’oiseau fait son…

 

YdO : …C’est quand même étrange de sa part d’avoir choisi le nid pour cette exposition, a fortiori de demander à sa tante – qui fait beaucoup d’activités manuelles – de co-réaliser ces nids avec lui. Je ne sais pas trop comment analyser la chose. C’est presque régressif : « retour au nid, avec tata.» En même temps, vous avez vous-même gardé de l’adolescence…

 

KK : Vous savez, toute chose a le potentiel d’être autre chose que ce qu’elle est. Et sûrement que mes nids – ou disons ces nids refaits par Léon et sa tante en m’invoquant comme une sorte de divinité païenne – prennent, dans le contexte extrêmement violent des années 20, un tout autre sens. En tout cas, je demande à voir.

 

YdO : Léon a proposé un titre pour cette présentation : un simple «Nids par Karen Kilimnik», une exposition de Léon Nullans. Qu’en pensez-vous ?

 

KK : (rires) Oui, ça me semble parfait. Tout est dit.

 

Au début des années 1990, Karen Kilimnik crée des installations appartenant au genre du scatter art américain (« art de l’éparpillement ») : des objets trouvés, assemblés et disséminés au sol de façon apparemment aléatoire par l’artiste, et sans intention formelle particulière.

 

Cet entretien a eu lieu dans l’atelier de Saâdane Afif à Berlin en août, 2025

 

@leonnnullans

 

 

Léon Nullans, vue de stand du Showroom Art, Art-o-rama 2025

© Margot Montigny