Mécènes du Sud Montpellier-Sète-Béziers

The Solitarity Hours of Night, Kevin Blinderman

Installation activée en dehors des temps de conversation

Du jeudi 25 août au dimanche 28 août 2022, au Grand Plateau 

Entrée libre 

 

De l’obscurité. À l’exception d’une paire de spots luminescents placés dans un face-à-face de faisceaux blancs hypnotisants. On trouve à la même hauteur de 150 cm, une barre d’éclairage horizontale munies de robots LED rotatifs. Pour l’instant, ils sont inertes, mais une voix synthétique prend la parole : c’est la nuit, pleine d’émerveillements devant l’immensité d’un intranet d’univers inconnu. Elle s’amplifie, plus que douze heures à attendre avant que sonnent les minuits nous parlant de désir, de fuites, de rejets et de nos corps qui ne sont plus les nôtres. Des réalités insondables pour une fuite ‘’PROMISE’’. Et de ce moment de clarté éphémère, une musique commence : et avec elle, des flashes stroboscopiques. Au cours des trois minutes suivantes, le rythme de la musique s’accélère et à chaque battement les basses s’approfondissent, menant à des crescendos des plus en plus intense, les lumières renforçant l’épilepsie qui nous est donnée à voir par ces éclats de nuances de bleu – ciel, turquoise, marine, bleu roi, bleu nuit… – jusqu’à ce que l’énergie baisse, le rythme ralentit et nous voilà essoufflé·e·s, la peau tachée de sueur, avec les deux seules lumières blanches et cette voix encore. Elle parle de mélancolie. Silence. Dix minutes de ça. Et puis le cycle recommence.

 

Peut-être est-ce une drôle coïncidence ou un pur hasard que cet extrait, tiré des écrits de l’astronome Camille Flammarion, berce la masse musicale de Awake, ce morceau de Quit Life qui constitue le point de départ de la nouvelle installation de Kévin Blinderman¹. Car il exprime la même prédisposition à la mélancolie si présente dans l’ensemble des œuvres de Kévin. De même, l’ode à la nuit que fait Flammarion trouve son reflet dans les pièces récentes de l’artiste, même si ces dernières puisent leur énergie dans un aspect tout autre de la vie nocturne, à savoir les soirées, clubs et raves qui s’annoncent une fois le soleil couché, et le mélange déroutant, parfois violent, souvent conflictuel, d’états émotionnels que ceux-ci déclenchent.

 

Si le travail de Kévin, comme il nous le rappelle souvent, s’appuie sur le vocabulaire de la fête comme un ensemble de techniques, il pourrait bien se situer dans le spectre des « abstractions résonnantes », le terme que l’écrivaine et la théoricienne McKenzie Wark applique aux raves queer et trans afin de désigner la spécificité des espaces et des temporalités qui les composent². En rupture avec la réalité normative d’un capitalisme tardif qui impose des conformismes sociaux, économiques et physiques, Wark conçoit les raves comme des situations et des expériences qui échappent à la tyrannie du visible et décentrent le pouvoir du regard pour faire place à une subjectivité distribuée, un « érotisme du social » et le déchaînement d’une dissociation corporelle, d’une politique des corps qui ne correspondent pas tout à fait – et qui ne le veulent pas non plus – aux attentes de la société mainstream. Ce que Kévin met en mouvement dans cet espace dont le vide ne fait que souligner la théâtralité de l’effort, est une chorégraphie viscérale, sensorielle, chargée d’émotions. Une performance mélancolique dont la beauté, vulnérable et dégageant des relents d’un romantisme noir, doit beaucoup au fait qu’elle se fout de la présence des autres – de nous – dans ce même espace ou pas.

 

À vrai dire, je ne sais pas si le travail de Kévin est autobiographique – les machines qu’il déploie sous forme de sculptures ou d’installations performatives ont clairement des traits anthropomorphiques (des avatars de l’artiste ?), comme c’était le cas lors d’expositions récentes au Confort Moderne à Poitiers (2021) ou à KEUR à Paris (2022), cette nouvelle pièce n’en est pas exclue qui, bien que majoritairement horizontale, maintient la taille moyenne d’un·e adulte – mais il est certainement personnel³. Personnel dans le sens où c’est un rappel aigre-doux (un réveil ?) que la nuit, et avec elle : la fête, la drogue et les moments passés à chasser un high, la baise, les fights, la tendresse, la sensualité et la violence, les conversations qui durent des heures, le cœur sur les lèvres, les identités qu’on arrache à chaque changement de tenue, les corps poussés par une énergie frénétique, l’after, le lever du soleil, le reste du monde (ou du moins semble-t-il) qui se réveille… tout touche à sa fin. Mais que tout continue aussi avec ou sans nous. Et que, parfois, souvent, rien n’équivaut à la solitude d’être ensemble, avec les autres. Le bleu, après tout, est aussi la couleur de la tristesse.

 

Texte par Anya Harrison (traduit de l’anglais)

 

¹ Camille Flammarion, Les Merveilles célestes (1870)

² McKenzie Wark, conférence “Refuge in the Unseen: On Queer Raves”, 16 mai 2022

³ You’re the Worst, Le Confort Moderne, Poitiers (2021); Final Episode (avec Paul-Alexandre Islas), KEUR, Paris (2022)

 

Commissaire d’exposition : Anya Harrison

Directeur Artistique : Alexandre Kontini

Ingénieur lumière : Diliana Vekhoff

Avec le soutien de Mécènes du Sud Montpellier-Sète-Béziers

 


Kévin Blinderman

 

Après un DNA obtenu à l’ENSAPC, Kévin Blinderman a commencé son Master de Fine Arts à la Bezalel Academy à Tel-Aviv et obtient son DNSEP à l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy en 2018. Il a notamment participé à des expositions au Plateau / Frac Ile-de-France à Paris ; à la Kunsthalle de Berne en Suisse ; au Berghain avec la collection Boros et au KW Institute à Berlin. De 2020 à 2021 il a participé au Berlin Program for Artists. En 2021 Kévin Blinderman a également présenté sa première exposition personnelle au Confort Moderne, You’re the Worst, à la suite d’une résidence de six mois menée au centre d’art à Poitiers. Dans sa pratique, Kévin Blinderman orchestre des expériences physiques et mentales dans lesquelles des objets ou des situations qui l’entourent transcendent leur fonctionnalité originale. Ses œuvres se composent comme des partitions, offrant une expérience performative au visiteur. En cela l’artiste rejoue et surjoue les chorégraphies sociales qui définissent son environnement, soulignant avec mélancolie les distances qui nous rassemblent.


Mécènes du Sud Montpellier-Sète-Béziers

 

Mécènes du Sud rassemble deux collectifs d’entreprises qui œuvrent en faveur de la création et financent des œuvres, événements et collaborations diverses dans le champ de l’art contemporain, sur les territoires d’Aix-Marseille et de Montpellier-Sète-Béziers, par le biais d’appels à projets annuels. Mécènes du Sud Montpellier-Sète-Béziers est né en 2017 par essaimage de la structure du même nom d’Aix-Marseille et bénéficie d’un lieu dédié à ses activités, situé en plein centre-ville de Montpellier, où une programmation annuelle d’expositions est pensée et proposée au public. Tandis que son cousin marseillais participe à Art-o-rama depuis de nombreuses années, le collectif Montpellier-Sète-Béziers s’apprête cet été à faire ses premiers pas au sein de la foire. L’association y présentera le travail de Kévin Blinderman, lauréat 2021 de son appel à projets de création, avec la pièce qu’elle a soutenue et produite : The Solitary Hours of Night.

 

The Solitarity Hours of Night

Kevin Blinderman, 2022

Installation, 5 min 30, activée toutes les 10 mins

Musique de Quit Life

http://www.mecenesdusud.fr/

 

 

Universum, Camille Flammarion, gravure sur bois , Paris, 1888 (détail)