2025

Showroom Art : Rémi Lécussan

Rémi Lécussan

“Ah, si seulement nous avions toutes la chance extraordinaire de pouvoir compter sur une artiste astucieuse pour concevoir nos pigeonniers, nos maisons ou encore les équipements grâce auxquels nous envoyons des messages !”

– Donna J. Haraway

 

“Beau comme une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie.”

– Lautréamont

 

Mimicry V, 2023 vs. Eye Wash Station, 2025

 

En feuilletant le portfolio de Rémi Lecussan, mon regard s’arrête sur la photo d’une grande structure noire qui s’élève au milieu de ce qui semble être la salle d’exposition d’une galerie ; au fond de l’image, on distingue une rue. Dans la légende, sous le titre Mimicry V (Mimétisme V) – 2023, je lis : « Baies de brassage de data-center, os de seiche, millet. » En effet, on distingue clairement sur le cliché la forme oblongue de plusieurs os de seiche, qui trouent, de leur blancheur minérale, le grillage noir de geai des armoires de data-center. Dans un coin de la page, une photo de détail montre un épi de millet dont la rousseur irradie à travers le sombre tamis. Comme le laissaient supposer les spécifications techniques de

l’œuvre, ces racks ont bel et bien été transformés en volières. Il ne leur manque que quelques résidents pour égayer de leurs chants les mornes allées d’Artorama.

 

Mimétisme ? Mais de quoi cette œuvre étrange est-elle le faux semblant ? Qu’imite-t-elle ? Raconte-t-elle quelque chose de la fin d’un monde ? Une réattribution post-apocalyptique, peut-être ? L’anticipation d’une époque de décroissance dans laquelle, privés d’électricité ou de réseau, nous serions revenus au bon vieux

temps des pigeons voyageurs, dont la fiabilité légendaire, malgré une certaine lenteur, n’a rien à envier aux fibres optiques d’aujourd’hui. Les armoires rack auraient alors simplement glissé d’une fonction à l’autre, dans une logique de recyclage.

 

Une première réponse satisfaisante, mais aussitôt contredite par une note de bas de page rédigée par l’artiste : « Des armoires rack de data-center dans lesquelles sont stockées nos données transformées en volières avec du millet et des os de seiche. Des recherches ayant pour ambition d’accroître notre capacité de stockage de données commencent à utiliser de l’ADN comme système d’écriture. »

 

Ainsi, nous ferions plutôt face à la préfiguration d’un futur symbiotique entre le vivant et le technologique. Sachant que 5 grammes d’ADN peuvent théoriquement stocker autant de données qu’un data-center entier, on imagine la quantité phénoménale d’informations que pourrait contenir une simple petite douzaine de

perruches bien nourries. Reste encore à penser l’interface qui rendra possible la circulation de l’information.

Les fiantes peut-être… ?

 

Il y a dans les promesses technologiques de notre époque comme une ré-incarnation de l’imaginaire surréaliste —une sorte de mise à jour que nous pourrions résumer, en paraphrasant Lautréamont, par : « Beau comme une rencontre fortuite dans une armoire de data-center entre de l’ADN de pigeons et de l’information. »

 

Et pour qui n’en croirait pas ses yeux, l’artiste a placé, face à ses volières, l’œuvre Eye Wash Station, un « ready-made aidé » dédié aux regardeurs, ces merveilleuses interfaces qui elles “font les tableaux”.

Yasmine d’O. Berlin, août 2025

 

@remi.lecussan

 

 

Rémi Lecussan, vue de stand du Showroom Art, Art-o-rama 2025

© Margot Montigny