Showroom Design : Atelier Zerma
Atelier Zerma – Designer·euse infiltré.e : une pratique clandestine
Au sein de l’Atelier Zerma, le design ne s’impose pas, il s’infiltre. Il se glisse dans les interstices, détourne les dispositifs existants, adopte des formes vernaculaires pour mieux révéler les récits tus et les économies parallèles. En s’installant là où on ne l’attend pas — dans les placards d’une école, une poissonnerie, une crèche de santons, l’atelier d’un tailleur de marbre, le sac d’un livreur à scooteur ou le local d’entretiens d’un musée— le travail de l’Atelier Zerma adopte une posture critique, habilement dissidente. D’ailleurs c’est ce que nous dit le mot zerma, de l’arabe maghrébin « Zarma, za’ma », interjection argotique signifiant « soi-disant », « genre », exprimant l’ironie, le cynisme, le doute ou le détournement. Atelier Zerma, produit le design à notre insu, dans les entrailles d’une société capitaliste où la violence de classe et du travail ne dit pas toujours son nom.
Cette manière de pratiquer le design n’est ni solutionniste, ni universaliste, ne cherche pas non-plus à endosser l’ambition de l’innovation, ni à remplir le rôle et l’utilité sociale que lui attribue la société. Le/la designer·euseinfiltré·e décentralise la place de l’auteur en devenant un·e chercheur·euse, agent complice d’une mise en récit collective, en prise directe avec les enjeux économiques, sociaux et matériels de son temps.
Cette posture est née de la nécessité. D’une impossibilité à séparer la recherche en design de la survie économique. Chaque projet présenté ici est aussi une réponse à la précarité du statut d’artiste-auteur et de designer : faire un diplôme tout en créant une micro-entreprise clandestine pour le financer ; transformer une exposition non rémunérée en performance salariale ; produire des objets narratifs vendus sous forme de santons pour diffuser son travail à moindre coût, sous–traiter son travail au nom d’un autre, camoufler illégalement une ruche urbaine pour développer un business nomade, ouvrir la discussion entre muséographes/commissaires d’expositions et agents d’entretien au sein d’un musée dans laperspective de préservation des corps et des espaces. Autant de stratégies à fomenter, de travailleur·euse·s à incarner, autant de métier à infiltrer ; finalement l’atelier Zerma pratique et revendique le design de déformation, soit un design qu’on décide de quitter pour un autre métier et qui resurgit presque malgré soi. Chaque production réalisée, chaque métier infiltré, chaque posture endossée est documentée précisément dans une édition nous donnant les clés de lecture de cette pratique clandestine.
Face aux injonctions à la gratuité, à la visibilité comme monnaie d’échange, aux contrats précaires ou à leur absence, l’Atelier Zermainvente d’autres modèles : bricolés, hybrides, pirates. Le/la designer·eusedevient distillateur·ice, poissonnier·ère contrebandier·ère, ouvrier·ère, apiculteur·ice ou berger·ère de mouton de poussière, selon les circonstances. À travers cette infiltration poétique et politique, la pratique du design s’affirme comme une forme de résistance, une recherche en acte, enracinée dans le réel, et tournée vers celles et ceux qui le vivent.
C’est un élan qui vient du dedans, une révolution subalterne.
Texte de Camille Lamy