Prix Région Sud Art: Nina Boughanim
Des ongles traversent les cloisons, des tuiles prennent des formes corporelles, des structures de bois surgissent comme des vestiges d’intérieur. La maison de Nina Boughanim n’est pas si étrange : elle nous semble à la fois familière et irréelle. On croit reconnaître les codes d’un univers pavillonnaire : une charpente, un abri, une fleur, une fenêtre, où tout a l’air à sa place. Pourtant, certains détails dérogent à cette image idéale. L’apparat tient encore debout, mais il laisse déjà apparaître ses fissures dans les murs et son danger dans les angles.
Le gazon synthétique qui recouvre l’espace prolonge cette énigme. Trop vert, trop régulier, trop propre, il évoque moins l’herbe qu’une nature devenue mise en scène. Celle des lotissements modèles, des extérieurs impeccables et des quartiers où rien ne paraît vieillir. Même le vivant reste suspendu, mais cette immobilité n’a rien de paisible : la pelouse ne pousse plus, les fleurs se pétrifient. Elle ressemble davantage à une mise sous cloche, où la perfection finit par être suspecte, douce-amère, comme ces plantes séduisantes dont on découvre trop tard qu’elles sont toxiques.
Nourrie par de multiples figures féminines, mais aussi par tout un imaginaire populaire, de Buffy à Desperate Housewives, Nina interroge également les représentations contemporaines de la féminité. Les faux ongles deviennent ici bien plus qu’un signe esthétique ou social : ils disent des corps qui se fabriquent, se protègent, s’exposent, mais aussi des identités auxquelles on assigne une valeur ou un jugement. Associés à la figure de la cagole, ils symbolisent des outils de résistance, épineux. Ils traversent les murs, perforent les surfaces et prolongent l’humain jusque dans l’architecture.
Les Belles plantes de l’artiste séduisent d’abord par leur délicatesse, avant que l’on découvre qu’elles sont en acier. Les ongles artificiels brillent, mais ils piquent. Rien n’est tout à fait accueillant. Le danger n’est jamais spectaculaire, il s’installe discrètement, parfois au-dessus de nos têtes ou à hauteur des yeux comme pour mieux nous défier. Dans une pointe, une arête, une matière qui refuse de nous laisser passer sagement.
Avec À l’abri des cuisses, cette logique s’incarne presque littéralement. Inspirée des tuiles canal, la sculpture reprend un geste de fabrication ancien en moulant la terre sur ses propres cuisses, comme le voudrait une légende artisanale. Ce déplacement est décisif : le corps ne vient plus seulement habiter l’abri, il en est l’origine, la mesure, le moule. Le foyer naît d’une empreinte corporelle et, avec lui, toute une mémoire du travail manuel, souvent féminin, souvent invisibilisé. Cette attention portée aux lieux se retrouve ailleurs dans sa pratique. Un bac à douche derrière un rideau de perles ou des fragments de bâti s’offrent comme les ruines d’un intérieur déserté.
La maison est encore debout, mais l’horloge s’arrête. Les fleurs ne fanent plus, le gazon reste éternellement vert, les empreintes semblent déjà fossiles. Rien ne vieillit vraiment, mais rien n’est vivant non plus. Le jardin envahit le salon, tandis que le sol rappelle que cette nature n’est qu’un simulacre. Derrière les apparences irréprochables du foyer, le quotidien continue de piquer.
Pierre-Antoine Lalande
Bio
Nina Boughanim est née en 1995 à Marseille, où elle vit et travaille. Artiste pluridisciplinaire, elle développe une pratique fondée sur la sculpture, le dessin et l’installation.
Diplômée d’un brevet des métiers d’art puis de l’École des Beaux-Arts de Marseille, elle a également étudié à l’Académie des Beaux-Arts de Berlin.
Son travail a été présenté dans plusieurs expositions collectives, notamment lors de 100% L’Expo à Paris, du festival la Relève et de celui des Arts Éphémères. Pour le projet Décollage au centre d’art Polaris à Istres elle reçoit un prix et à plus récemment exposé avec la galerie Spiaggia Libera à Paris, Marseille et Sofia.
En 2024 elle rejoint Artagon Marseille. L’année suivante, elle présente sa première exposition personnelle au centre d’art 3 bis f à Aix-en-Provence, à l’issue de deux mois de résidence de création.
Actuellement invitée par Voyons Voir à l’atelier de la Boiserie, elle collecte des éléments architecturaux en bois ainsi que du mobilier, qu’elle recompose. À travers des gestes de construction et d’assemblage, elle explore la manière dont ces formes peuvent devenir des supports de mémoire.
https://www.instagram.com/nina.boughanim/