Prix Région Sud Design : Cassandre Thévenier
Évanescente, transparente, éthérée. La pratique de la designer Cassandre Thévenier, diplômée en design des Beaux Arts de Marseille en 2025, évoque ces adjectifs qui touchent à la fragilité, mais aussi au symbolique, voire à l’ésotérique. Le deuil était au coeur de son projet de diplôme : deuil(s) personnel(s) qu’elle aborde sans pathos mais en utilisant les outils du design pour sublimer ce passage vers une nouvelle réalité, pour reconstruire son monde à partir de l’absence, et pour trouver de nouvelles manières de faire exister les disparu·e·s, de nouvelles manières de faire présence. Dans notre société où les rites et croyances autour de la mort ont été désactivés, désacralisés, négligés, les créations de Cassandre Thévenier proposent de réinvestir cette vacance spirituelle qui nous laisse trop souvent démunis face au deuil.
C’est notamment par l’objet lumière et le travail de la transparence et de la translucidité — deux termes qui portent en leurs étymologies l’idée de la traversée et de la transformation — que la designer a réussi à cristalliser ces questionnements. Ainsi, la série de luminaires Apparitions (2025), soufflés avec de la poudre d’oxyde et montés sur un pied en bois tourné, joue avec les variations d’une texture dont la perception évolue au gré de son illumination ou de son extinction. Le pied en bois brûlé disparaît dans l’obscurité, laissant la structure illuminée comme en suspension, tandis que la poudre d’oxyde mélangée au verre crée une composition allant de l’opacité profonde au miroir réfléchissant avec des touches de verre translucide. Réalisée lors d’une résidence avec le Centre international de recherche sur le verre et les arts plastiques (CIRVA) à Marseille, la collaboration avec les souffleurs a également donné lieu à ce que Cassandre Thévenier nomme « objets-messagers » qui restituent dans un murmure des fragments de récits et de souvenirs, à qui veut bien s’y pencher pour y coller son oreille. Les récits de sa grand-mère picarde, et les discussions qu’elles échangeaient jusqu’au petit matin, constituent également l’âme de Raymonde (2025), rideaux en patchworks brodés, draps en coton et lin. Le travail du drap en lin teint au thé évoque à la fois les traditionnels trousseaux de literie qui s’empilent — indestructibles — dans les armoires de nos parents et grand-parents, le champ du domestique donc, mais aussi les paysages (post-)industriels du Nord, et la façon dont ils s’observent aussi à l’aune des récits de vie et des légendes familiales. Ainsi, l’ancienne gare, les trains et les quartiers de cheminots qui ornent le premier rideau représentent ce qui a toujours constitué l’horizon de cette grand-mère qui ne quittait jamais sa maison, et dont les yeux observaient le ballet de la rue à travers ses rideaux brise-bise.
La pratique de Cassandre Thévenier s’articule autour du témoignage, des récits de vie et questionne notre relation au surnaturel. Elle le fait avec délicatesse et intelligence, avec les outils du design, en insufflant à l’objet une dimension sociale, votive et puissante.
Justinien Tribillon
Cassandre Thévenier, née à Ambilly en 1996, vit et travaille à Marseille depuis 2019 où elle obtient en 2025 un DNSEP design.
Son travail prend naissance dans les récits intimes, les attachements et les usages spontanés. Il se noue autour de nos objets sentimentaux pour questionner ce qu’ils enferment.
Sa pratique explore ce qui, d’ordinaire, demeure discret : les gestes silencieux, les présences invisibles et les récits intérieurs. Elle questionne la frontière entre nos corps, nos âmes et nos objets, les manières dont ils conservent des traces de nous-mêmes et perpétuent parfois nos existences.
C’est à partir d’expériences de deuil qu’elle interroge ces transformations, ces moments où certains objets changent soudainement de statut, où ils deviennent des supports de mémoire, des espaces de dialogue ou des formes de présence. Son travail s’intéresse à ce que les objets permettent de réinventer, de raconter ou d’incarner face à l’absence.
Cassandre considère les possibles, les moments de doute, de bascule. Ces situations où un geste, une lumière, un son ou un objet semblent ouvrir une brèche dans le réel et nous amènent à questionner la place des absents dans nos vies.
Dans son travail, la lumière, les gestes, les contextes et les récits deviennent des matières premières au même titre que le textile, la céramique, le bois et le verre. Sa pratique du design explore les usages sensibles, intimes et invisibles de nos objets. Les usages qui transforment, à nos yeux, des objets banals en objets sacrés.
À travers ses pièces, Cassandre Thévenier questionne les liens que nous tissons avec les objets et la manière dont ils nous permettent d’affronter l’absence, de la réorganiser pour créer avec elle. Son travail révèle un besoin de continuité, de dialogue et de soin à travers l’objet.
Chacune de ses productions tente ainsi d’ouvrir un passage : entre visible et invisible, intime et partageable, présence et absence.
https://www.instagram.com/cassandre_thevenier/