2025

Showroom Design : Fabrice Peyrolles

Fabrice Peyrolles 

Au croisement du design d’objet, de l’artisanat et de l’écologie critique, le travail de Fabrice Peyrolles interroge notre rapport à la matière et aux formes de vie qui l’engendrent. À travers une série d’objets entièrement fabriqués en Agave americana, plante robuste aux allures sculpturales, arrachée des abords abrupts du littoral méditerranéen. Il engage un dialogue subtil entre le geste du designer et les dynamiques contradictoires du vivant.

 

L’Agave americana, introduite dans le sud de la France au XIVe siècle, s’est installée avec vigueur dans les fissures du calcaire, jusqu’à coloniser certaines portions du Parc national des Calanques. Des campagnes d’arrachage manuel sont régulièrement menées pour restaurer les milieux naturels. Certain·e·s n’y voient qu’un désordre écologique, Fabrice Peyrolles lui perçoit une matière à révéler, une mémoire végétale à écouter et un soin porté au Vivant qui l’inspire.

 

En collectant ces fragments de paysages en tension, en les transformant dans une logique artisanale exigeante, il ne se contente pas de recycler : il reconstruit un récit. Ses objets, reprenant les standards du design d’objet, fauteuils, lampes, sont des fragments d’un monde fracturé. Ils portent en eux la trace du déracinement, de la prolifération, de la transformation lente de l’écosystème. Leur fabrication est pensée pour que l’impact environnemental soit le plus faible possible imaginant des modalités de production qui n’aillent pas à l’encontre du Vivant, mais au contraire dans le sens des actions de préservation du parc régional des calanques.

 

Il étudie les gestes anciens, aux origines de la plante — non pour les reconduire à l’identique, mais pour en saisir les logiques matérielles, les bio-rythmes, les manières d’être au monde par le faire. De l’extraction des fibres, au traitement du bois, il engage une pratique du design où la main ne domine pas la matière, mais compose avec elle. Cette intelligence située se déploie dans une économie de moyens, où chaque élément répond à l’ensemble, et où la forme naît d’un processus de compréhension matérielle et formelle. Le fauteuil Maguey condense cette approche.

 

Ce travail de réhabilitation poétique est lui-même à re-situer. Depuis peu, un insecte discret — le charançon noir de l’agave — sème le déclin de ces populations végétales. Introduit à son tour, il ronge silencieusement la plante de l’intérieur, accélérant sa disparition. Ce qui était jugé envahissant devient soudain éphémère. La matière première du projet se raréfie, et avec elle, la possibilité même du geste.

 

Dès lors, le travail de Fabrice Peyrolles s’inscrit dans un temps suspendu, celui de la disparition annoncée. En transformant une ressource contestée en artefact, il révèle la condition instable de toute matière, dans un monde fini. Ses pièces portent la mémoire d’un végétal à la fois haï et en sursis, et traduisent l’éthique d’un design attentif aux écologies blessées.

 

À rebours des logiques productivistes, Fabrice Peyrolles façonne un design du peu, du presque plus. L’objet, ici, devient vestige actif, empreinte d’un territoire où se rejouent les tensions de notre temps : entre nature et culture, artisanat et biopolitique, survivance et effacement.

 

Texte par Camille Lamy

 

 

 

Fabrice Peyrolles, , vue de stand du Showroom Design, Art-o-rama 2025

© Margot Montigny